Eleuthera, Bahamas: de la réserve à la table

Aux Bahamas, une réserve écologique a permis autant de préserver les plantes endémiques de l’île d’Eleuthera que d’encourager les Bahamiens à les réintégrer à leur gastronomie.

Eleuthera, Bahamas

À Governor’s Harbour, la capitale de la mince et longue île d’Eleuthera, le Leon Levy Native Plant Preserve a vu le jour, il y a plus de 10 ans, grâce au Bahamas National Trust et à la Fondation Leon Levy, du nom de ce célèbre homme d’affaires et philanthrope de Wall Street.

Aménagée afin de conserver les espèces endémiques d’Eleuthera, cette réserve nous invite à découvrir une pléthore de plantes et de fleurs bahamiennes, mais tant la faune que les migrations humaines y trouvent aussi leur place.

La visite s’entame dans les mangroves, nimbée d’une agréable fraîcheur. Le petit chemin entre les palétuviers mène au jardin médicinal, où chaque plante pousse aux côtés de ses complices possédant sensiblement les mêmes propriétés : gastro-intestinales, dermatologiques, circulatoires…

Dans le lot, plusieurs plantes sont endémiques, qu’elles soient originaires des Bahamas ou qu’elles ne poussent qu’à Eleuthera. Dans tout l’archipel, on compte 89 plantes du genre, dont 5 exclusivement ici.

Au surplus, un jardin entier est consacré aux plantes exotiques comestibles. Eleuthera et les Bahamas sont d’ailleurs mondialement réputées pour leurs succulents ananas, même s’ils sont originaires d’Amérique du Sud.

À l’époque des Lucayens (les autochtones bahamiens), les Bahamas comptaient aussi des prunes de pigeon et de coton, ainsi que des figues de Barbarie, originaires des Amériques, en plus de tous les autres fruits et légumes — avocats, corossols, sapotilles, etc. — qu’ils rapportaient des autres îles et d’Amérique centrale, lors de leurs nombreux voyages en canot. Puis, les colonisateurs ont contribué à la diversité alimentaire en plantant des bananiers d’Afrique et des agrumes d’Asie, par exemple.

Depuis, les temps ont bien changé. « À la suite de leur indépendance, en 1964, les Bahamas ont commencé à dépendre des importations étrangères pour plusieurs denrées : plus personne ne voulait être agriculteur », explique le botaniste Ethan H. Freid, qui a mis en place la réserve.

Eleuthera n’y a pas échappé, et même si les gens y ont toujours cultivé divers fruits et légumes, la plupart sont toujours importés. Depuis quelques années cependant, l’agriculture locale revient en force, grâce aux touristes fortunés du nord de l’île, qui adorent le concept de la ferme à la table et qui l’exigent bien souvent au restaurant. Ainsi, les légumes verts feuillus sont très prisés et ils doivent être cultivés localement, car ils ont une très courte durée de conservation.

« De plus, des Bahamiens aisés embauchent désormais des Haïtiens pour travailler dans les champs, et les grandes connaissances agricoles de ces nouveaux venus ont contribué à la mise en place de nouvelles habitudes dans la communauté », ajoute Ethan H. Freid.

Pour répondre à cette demande grandissante, petites et grandes fermes d’Eleuthera cultivent donc davantage les terres locales : Eleuthera Island Organics écoule ainsi ses produits au marché public de Gregory Town, et Island Farms transforme ses propres produits, en plus d’exploiter un café où il fait bon flâner.

Enfin, comme partout ailleurs dans les Caraïbes, les colonisateurs ont presque tout rasé sur leur passage pour y planter de la canne à sucre, du café ou du coton, à leur arrivée. Même les habitants y passaient.

Les Lucayens, qui vivaient paisiblement, ont alors vu leur communauté anéantie en une seule génération, surtout à cause de l’esclavage et des maladies venues d’Europe. Le Leon Levy Nature Plant Preserve consacre donc une bonne partie de son espace à leur histoire. Cela en fait un lieu précieux pour la conservation de la biodiversité bahamienne, certes, mais aussi pour la protection de ses communautés des Premières Nations, celles qui laissent encore des traces dans l’ambiance — et désormais sur les tables — d’Eleuthera.

Pour plus d’informations: levypreserve.org

 


Nutritionniste et rédactrice voyages, Catherine Lefebvre est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sucre, vérités et conséquences. Elle est aussi adepte de yoga pas trop chaud et de vélo de route sans trop de côtes.